Eyes of War

Publié le par Emeline

D'avance, je précise que je n'assume pas vraiment le texte qui suit et qu'il n'est pas du tout pratique à lire sur un écran d'ordinateur. Mais bon, je n'ai rien posté depuis longtemps et ce texte rentre pile poil dans l'actu ciné (Eyes of War, de Danu Tanovic avec Colin Farell). Donc, bon courage et bravo si vous arrivez jusqu'à la fin!


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C’était une chaude et lourde après-midi d’été new-yorkaise. Nous avions rendez-vous dans son studio situé dans le Bronx. J’avais un peu peur de me retrouver seule blanche perdue au milieu d’un coupe-gorge mais malgré l’apparente désolation des rues au bitume défoncé et aux trottoirs jonchés de sacs poubelle, un certain calme ou plutôt une torpeur, sans doute due à la chaleur écrasante, régnait. En avance, j’attendais avec impatience que l’aiguille des minutes avance pour qu’enfin je puisse lui téléphoner et lui annoncer que j’étais en bas de chez lui. L’heure finit par arriver et je l’appelai. Il avait un accent qui sentait bon le sud de la France, rappelant que ce New-yorkais avait autrefois vécu une autre vie, dans un autre monde, au milieu des cigales et des collines de Provence.
Après quelques banalités d’usage ("Pas trop compliqué à trouver?", "Il fait chaud, hein?"), que je méprisais adolescente mais trouvais désormais bien réconfortantes, nous montâmes dans son studio, au quatrième étage. Les murs de l’escalier étaient recouverts d’affiches arty, aux dates plus ou moins lointaines, annonçant des concerts ou des expositions. Une ambiance joyeusement bordélique se dégageait de l’immeuble. A peine entrée, j’étais déjà sous le charme des lieux : j’aurais aimé connaître chaque locataire de cet immeuble délabré où la créativité et la liberté emplissaient l’air.

 Nous ne croisâmes personne mais la présence de tous les artistes qui avaient vécu là étaient palpable, enveloppante. Nous entrâmes enfin dans ce que je croyais n’être que son studio photo mais qui était en réalité aussi son appartement. Une très belle femme d’une quarantaine d’années, aux traits doux, lisait un livre de mathématiques avec un jeune adolescent, tous deux allongés sur un matelas posé à même le sol. La présence de ce livre d’algèbre semblait totalement incongrue au milieu de ce loft, de cet immeuble, de ce quartier. Comme si la réalité que j’avais toujours connue (l’école, les devoirs, les mathématiques) avait malgré tout réussi à atteindre cet appartement perdu au fin fond du Bronx, où le temps semblait s’être arrêté. La femme et l’adolescent cessèrent de lire pour me dire bonjour et me serrer la main puis reprirent leur activité, comme si je n’étais déjà plus là. Je ne devais pas être le premier visiteur qu’ils recevaient et ma présence n’éveillait en eux aucune curiosité.

Les stores étaient clos, les meubles, au style brut, rares : une planche de bois épaisse en guise de table, des étagères sur tout un pan de mur remplies de livres que j’imaginais passionnants, quelques matelas par terre et un « vrai » lit double coincé dans un coin. La simplicité des meubles comme de cette unique grande pièce créait une atmosphère paisible. Peu importait ce qui se passait dehors, rien ne pouvait atteindre les trois occupants de cet appartement.

Ici, aucune  trace de la société de consommation ou d’un quelconque penchant matérialiste, juste l’essentiel. Quelques photos étaient scotchées au mur. Sur l’une d’elles, je reconnus la belle femme allongée sur le matelas, debout, les seins nus devant une rivière, souriant au photographe d’un regard complice, confiant et apaisé. Je fus presque gênée en regardant cette photo tant l’intimité du photographe et de son modèle y était évidente.

Il m’offrit un verre d’eau et nous nous assîmes autour de la table. Il ne savait pas trop pourquoi j’étais venue mais cela ne semblait pas le déranger plus que ça. J’avais voulu le rencontrer, j’étais venue jusqu’à lui, c’était suffisant. Sans que nous nous en rendions vraiment compte, la conversation débuta et, très vite, il me fit part de sa vision du photojournalisme actuel, du manque de liberté dû aux exigences des patrons de presse réclamant LA photo choc mais refusant de financer les voyages des photoreporters, de la pression voire de la censure toujours exercées par les gouvernements occidentaux sur les médias… Je l’écoutais avec attention en essayant de réagir de la manière la plus pertinente possible dès que je le pouvais. Malgré la banalité de mes remarques, il semblait trouver mes interventions sincèrement dignes d’intérêt.

Les minutes défilaient et même si je me doutais qu’il était un photographe de renom, je n’arrivais pas à déterminer quel type de photos il avait prises et à quel point cet homme était important dans la profession. Je compris ensuite qu’il n’avait pas besoin ou pas envie de lister tous les conflits qu’il avait couverts comme on énumère les entreprises pour lesquelles on a travaillé. Il n’avait, de toutes façons, plus rien à prouver depuis longtemps.

Il évoqua rapidement la pension qu’il recevait du gouvernement américain en raison de sa présence quotidienne sur les ruines du World Trade Center, plusieurs semaines encore après l’attaque. Agé de soixante ans à peine, il paraissait las et fragile mais ses yeux brillaient à chaque anecdote partagée.

Ma curiosité grandissait à mesure que je récoltais des indices sur son travail. Des noms, des dates me donnaient des pistes : l’investiture d’Obama à Washington, le génocide rwandais, les enfants malades du sida en Roumanie… Je réalisais peu à peu qui j’avais la chance d’avoir en face de moi.

Il m’interrogea sur mes projets, pensant que je voulais devenir photographe professionnelle. Le sérieux avec lequel il considérait cette possibilité me fit l’effet d’une douche froide, comme si je pouvais réellement devenir photographe. Moi, photographe… Je n’y avais même jamais pensé. Je n’étais qu’une touriste avec un appareil photo qui prenait la même photo que tous ces autres touristes avec leur même appareil photo. « Quand on veut, on peut, surtout ici. ». « On aura toujours besoin de regards, de visions… », me dit-il.

Je lui demandai comment concrètement il s’y était pris pour vivre de ses photos. « Avec 2 000 dollars, je partais pour un mois couvrir un conflit. En revenant, j’essayais de vendre mes photos aux grands titres de presse, aidé par l’agence Contact puis par Magnum.  Ce n’était jamais facile, surtout une fois que les enfants étaient nés, mais ces vingt-cinq années de ma vie ont été plus extraordinaires que tout ce que j’aurais pu imaginer. Ce métier, pour moi, c’est le plus beau métier du monde. Prendre une photo, ce n’est pas voler un moment à quelqu’un, c’est créer une passerelle vers cet autre qui est là, devant vous, avec toute sa vérité. Une seconde plus tôt ou une seconde plus tard, la photo est ratée. Saisir ce moment, le bon, le vrai, ça n’a pas de prix ».

Et lui de me raconter son arrivée à New York. « Je suis arrivé en 1974. Je ne parlais alors presque pas anglais. J’avais juste une liste de noms de photographes, classés par ordre alphabétique. J’ai appelé Mr A. depuis l’aéroport. Il m’a dit de passer dans son studio pour qu’on discute. J’y suis allé. J’ai dû lui plaire car il m’a dit de revenir le lendemain, à quatre heures et demi du matin, au même endroit. Je n’ai pas dormi de la nuit… Ma première nuit à New York ! J’étais là dès quatre heures le lendemain, j’avais trop peur d’être en retard. Nous avons travaillé toute la matinée sur une séance photo mais vers midi, Mr A. a eu un problème de cadrage qu’il n’arrivait pas  à résoudre. Je lui ai soumis une idée. Il l’a trouvée bonne et à partir de ce moment-là jusqu’à la fin de la journée, c’était moi le « boss ». Satisfaire le client, c’est tout ce qui lui importait, que ce soit lui ou moi qui ait eu l’idée, ça n’avait pas d’importance. C’est aussi ça les Etats-Unis : si tu es bon, on t’embauche dans la seconde. On te donne ta chance. Mais le jour où tu te plantes, personne n’aura pitié de toi et tu ne pourras compter que sur toi-même pour rebondir ».

J’imaginais le courage et la folie qu’il avait fallu à ce jeune Français, alors étudiant en médecine, pour venir à New York afin de devenir photographe. J’étais admirative et heureuse d’entendre une si belle histoire. Ca n’arrivait pas que dans les films.

Au bout d’une heure et demie, je lui demandai s’il avait quelques photos à me montrer. « Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés mais je dois avoir ça quelque part. » Il me montra une série en noir et blanc sur la ville de New York que je trouvai géniale. Puis, il sortit un livre écrit en chinois. Seul son nom était déchiffrable pour un Occidental, en haut à droite, sur une dizaine de pages. C’est alors que je reconnus l’une des photos les plus controversées du photojournalisme du XXème siècle. Elle était signée de son nom. Je n’en croyais pas mes yeux ! Il continuait à tourner les pages et je reconnaissais à chaque fois de nouvelles photos dont il était l’auteur. J’étais bouche bée et un peu honteuse de mon ignorance. Très vite, il me montra le travail d’autres photographes qu’il admirait. Une fois de plus, sa sincère humilité forçait mon admiration et mon respect.

Après avoir échangé sur les dernières expositions de photos que nous avions découvertes, à Paris comme à New York, je me dis qu’il était temps que je laisse ces trois habitants recouvrer leur tranquillité.
Sur le pas de la porte, à nouveau, il m’encouragea à croire en mes possibilités, en mon talent (dont il n’avait en réalité aucune idée) et me demanda de lui donner des nouvelles. Je ne savais comment le remercier de m’avoir accordé tout ce temps, d’avoir su rester humble et ouvert aux autres alors qu’il avait pris plus de risques et connu des moments plus intenses que la majorité des habitants de cette planète.
En descendant l’escalier pour regagner la rue, j’avais l’impression de voler : ces quelques photos entassées dans un coin étaient la preuve tangible que, au prix de lourds sacrifices, les rêves deviennent parfois réalité.


Texte : Emeline Collin.

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Marie-Sophie 29/06/2010 10:33


Magnifique texte.


Rodolphe 28/06/2010 22:59


Vraiment une belle plume, dommage que tu n'assumes pas le texte, il est palpitant et bien écrit...
L'auteure écrit : "les rêves deviennent parfois réalité" et je lui réponds, en écho et en plagiat, qu'il faut faire de sa vie un rêve et de ses rêves une réalité... sinon, à quoi bon tout ça?
Imaginer Sisyphe heureux?