Master Class Sarah Moon

Publié le par Emeline

Rencontrer un artiste que l'on admire n'est pas sans risque, le plus grand étant de réaliser que derrière ce nom tant aimé se cache un tyran mégalo, un misanthrope parano et/ou un faussaire avec pour seul talent un sens inné des relations publiques. Lorsque j'ai su que j'allais assister l'assistant de Sarah Moon (enfin, pas exactement mais je vous épargne quelques subtilités hiérarchiques pour ne pas vous décourager tout de suite), j'étais logiquement partagée entre la joie de découvrir "les trucs et astuces" de cette magicienne de l'image et la peur d'être déçue par la femme. Pourtant, Sarah Moon est la preuve que "grand nom" n'est pas forcément synonyme de "petite personne" :


1. Oubliez tous vos fantasmes sur le milieu de la photo et de la mode, un monde bohème où chacun serait libre d’exprimer son "moi" profond ; l’équipe d’une séance photo de mode ressemble davantage à une mini armée ultra codifiée qu’à une joyeuse bande de hippies. Pour schématiser, tout en haut de la pyramide, vous avez le photographe — aussi plus communément appelé Dieu  — puis son assistant, puis l’assistant plateau, sans oublier, le coiffeur et son assistant, le maquilleur et son assistant, le styliste et son assistant, le directeur artistique du magazine et son… NB : cette liste est extensible à l’infini, avoir deux assistants étant un signe de pouvoir suprême. Et moi dans tout ça, me direz-vous (en tout cas, moi je me le suis dit !) ? Et bien moi, j’étais tout en bas, un endroit souvent invisible depuis le haut de la pyramide.

Evidemment, après quelques jours passés dans cet univers impitoyable, je m'attendais à voir débarquer une Sarah Moon "Anna Wintourisée", capable de vous glacer un auditoire d'un seul signe de tête. Pourtant, c'est une frêle et gracieuse femme, au visage adouci par les années, que j'ai vu arriver le premier jour, toute vêtue de noir, portant aux pieds de confortables chaussons d'inspiration asiatique, de jolies lunettes rondes — sa marque de fabrique — au bout du nez. Pas de cour empressée autour d'elle, pas d'agitation forcée chez son équipe, réduite au minimum et identique ou presque depuis des années, pas de place pour la "fausseté". Bien sûr, c'est elle qui dirige. Habile diplomate, elle dit souvent "oui" aux propositions de ses collaborateurs tout en sachant l'idée mauvaise voire en faisant en sorte qu'elle le soit. Mais avec Sarah Moon, chacun a le droit de s'exprimer même celui qui se trouve tout en bas de la pyramide. J'avoue qu'après avoir été malmené pendant plusieurs jours, mon ego a apprécié !

 

2. Un photographe de mode qui a du succès ne doute pas. Jamais. Il sait, avant même d'avoir vu le mannequin, le stylisme ou le plateau, quelle lumière, quel cadrage, quelle pose il veut. D'un battement de cils, il est capable d'indiquer à son assistant la puissance d'un flash ou l'orientation d'un réflecteur. D'un revers de la main, il peut refuser une tenue. Parler ? N'y pensez pas ! De toute façon, la musique, à fond dès neuf heures du matin, est bien trop forte pour qu'on puisse l'entendre.

Au contraire, Sarah Moon hésite, essaye voire se trompe, sa philosophie étant de laisser l'accident arriver car, selon elle, c'est de l'imprévu que surgissent parfois les miracles. Elle parle aussi, beaucoup, avec son assistant Xavier qui l'accompagne depuis près de dix-huit ans — ah, Xavier... une version masculine de Jane Birkin, généreux, patient, attentionné, talentueux... — avec sa "grosse boîte" — un prototype d'appareil photo créé spécialement pour la photographe — avec ses modèles qu'elle encourage d'innombrables "lovely", avec le reste de l'équipe et même... avec moi. Moi qui était tout en bas, un endroit souvent invisible depuis le haut de la pyramide.

 

3. Lors d'un shooting, un photographe de mode a souvent l'air aussi excité qu'un comptable devant un tableau Excel à double entrée. Il a beau avoir l'une des cent plus belles filles du monde devant les yeux, portant l'une des plus belles robes jamais créées, au sein du plus prestigieux des studios parisiens, il est aussi expressif qu'Edouard Balladur sous calmant. Les dix ans passés en bas de la pyramide lui ont peut-être enlevé tout plaisir une fois arrivé en haut, qui sait...

Et Sarah? Et bien, oui, après plus de trente ans de métier, elle semble aussi heureuse au moment d'appuyer sur sa "grosse boîte" qu'une petite fille s'apprêtant à déballer ses cadeaux le matin de Noël. Cette photographe, dont les clichés sont étudiés dans les écoles de photo du monde entier, est toujours émerveillée de pouvoir gagner sa vie en fabriquant de "belles images". Portée par son énergie, la moindre tâche revêt une importance considérable, tenir un ventilateur toute une journée ou développer des Polaroïds destinés à la poubelle constituant deux privilèges suprêmes à mes yeux. 

Alors oui, ne serait-ce que pour ces trois raisons, quelques jours passés aux côtés de cette grande artiste suffisent à oublier tous les blasés, les méprisants, les dédaigneux... Bienvenue dans la galaxie Moon.

S-Moon-copie-2.jpg

Autoportrait de Sarah Moon.

Texte : Emeline Collin.

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eric26photography 16/01/2011 20:00



Superbe article et éloge à cette grande photographe*.


*NDLR:Photographe que j’apprécie .